Comment surmonter une ornière anxieuse
Qu’est-ce qu’un pianiste de concert, un marcheur et un hypnothérapeute peuvent vous apprendre sur la façon de vous décoller
BAvant de monter sur scène, la pianiste française Hélène Grimaud a le trac. Cela se manifeste dans ce qu’elle appelle le «phénomène de l’adrénaline». Son cœur bat la chamade. Le sang s’écoule de ses extrémités. Son souffle se raccourcit. Son corps pense pour elle et, comme un disque rayé, répète sans cesse le même sillon de peur.
Le stress, la panique et l’inaction sont souvent des sous-produitsts de rumination anxieuse – le jeu et la relecture des pensées. Pensez à un événement ou à une action que vous redoutez, que ce soit une date limite de travail ou, disons, une élection politique majeure. Remarquez comment la seule pensée de ce facteur de stress vous fait geler vos traces. Peut-être que votre rythme cardiaque s’accélère, comme le phénomène d’adrénaline d’avant-concert de Grimaud. Il devient difficile de penser à autre chose.
Grimaud a appris par essais et erreurs que la simple volonté est presque inutile pour briser le cycle de la rumination. Au lieu de cela, elle consacre ses efforts à vider complètement ses poumons et à aspirer de grandes respirations abdominales pour remplacer l’air. Elle fixe son attention sur trois choses, toujours les mêmes. Elle se concentre sur la première, puis sur la seconde, puis sur les trois ensemble, comme les trois cerises dans une machine à sous. Dans ses mémoires, Harmonies sauvages, Grimaud explique: «Cette technique m’entraîne dans le rythme, jusqu’à ce que j’atteigne l’illumination.» Son esprit et son corps s’écartent de son chemin et elle est capable d’exécuter sa performance avec facilité.
La stratégie de Grimaud fait écho à un thème que j’ai observé maintes et maintes fois au cours de mes nombreuses années d’étude, d’enseignement et d’écriture sur la philosophie: Lorsque votre esprit est coincé dans une boucle ruminative, vous comprenez votre capacité à avancer. La solution, contre-intuitive, est de penser moins.
Certaines personnes pourraient considérer la technique de relaxation de Grimaud comme une forme d’auto-hypnose. D’autres pourraient appeler cela la méditation. Quelle que soit la terminologie préférée, la prémisse de base est de suspendre l’effort de réflexion – à la fois le corps et l’esprit – et de se concentrer sur la respiration. Bien respirer, respirer lentement et profondément, comme moyen de rétablir le flux de l’action.
Le regretté psychanalyste, philosophe et hypnothérapeute français François Roustang a encouragé ses patients en détresse à utiliser une approche similaire à celle de Grimaud, en les guidant à travers les trois exercices suivants:
1. Fixez votre regard sur un détail spécifique d’un objet proche – par exemple, la pointe d’un crayon, la poignée d’une tasse ou le motif sur un coussin. Le but est d’isoler ce que vous regardez de son contexte, en bannissant tout le reste dans la brume d’arrière-plan.
2. Transportez-vous dans votre imagination vers un endroit que vous aimez. Peu importe où, tant que c’est un endroit que vous associez à des sentiments agréables.
3. Dans votre esprit, racontez un vague voyage vers une destination non spécifiée. Dans l’un de ses écrits, Roustang fournit un exemple de script pour cet exercice: «Prenez un chemin que vous ne connaissez pas, pour atteindre un endroit inconnu, pour faire quelque chose que vous êtes incapable de faire.» Utiliser le langage de cette manière signifie que vous ne pouvez rien visualiser de précis, et c’est exactement le but de l’exercice: rétablir un sens de ce qui est possible.
En pratiquant des techniques comme celle-ci, vous pouvez apprendre à interrompre les pensées stressantes chaque fois que vous devez agir.
Ou mieux encore, ne laissez pas ces pensées entrer du tout.
Après la descente du marcheur français Philippe Petit un exercice d’équilibre de 45 minutes entre les tours du World Trade Center en 1974, il a énuméré son plus grand obstacle comme une réflexion sur ce qu’il accomplissait. «Chaque pensée sur le fil mène à une chute», écrit Petit dans ses mémoires. Arrêtez de regarder en bas; regardez droit devant vous. C’est une métaphore appropriée pour transcender nos propres limites auto-imposées.
La pensée est l’ennemi. Cela signifie sortir du moment pour vous regarder agir, quitter le point d’action et vous projeter dans le passé ou le futur. Et se projeter quand on est sur une corde, c’est tomber.
Comment Philippe Petit parvient-il à ne pas céder à la peur, ou à la pensée même de la peur? C’est simple: il ne le combat pas. Il n’essaye pas de saisir cette pensée ni d’avancer avec elle. Il reconnaît son existence, puis la jette de côté.
«La sensation d’une seconde d’immobilité – si le fil vous l’accorde – est un bonheur intime», écrit Petit. «Si aucune pensée ne venait perturber ce miracle, cela continuerait indéfiniment.»